Mon père est mort du Covid-19 12.11.2020

Photo Jayesh Smith, décembre 2019

Mon père est mort du Covid-19 le 26 mars dernier, à la veille de ses 78 ans. Des gens semblent pourtant avoir effacé cet épisode de leur mémoire, des gens qui nous croisent et disent : « Alors tout va bien, il n’y a eu personne de malade dans votre famille ? » ou une amie à moi qui déclare « ne connaître personne qui soit mort du Covid19, même des personnes qui avaient déjà un autre problème, ils s’en sont tous sortis »… En l’absence d’une cérémonie publique qui aurait permis d’ancrer cette réalité dans l’esprit des personnes qui ont connu mon père, un flottement demeure et le déni reste encore possible.

Mon père est bel et bien mort du Covid-19. Il souffrait depuis 4 ans de maux à la colonne vertébrale et avait pris 10 ans d’un coup suite à 3 interventions chirurgicales en 2017. Hospitalisé au CHUV le 14 mars 2020, il a été diagnostiqué positif au Covid le lendemain, et admis aux soins intensifs le surlendemain, intubé suite à des nausées et à un état de confusion importants. Très vite il est sédaté (mis en coma profond) et curarisé (un médicament qui immobilise tous les muscles pour permettre au respirateur artificiel de travailler sans résistance). Mon frère qui avait aidé ma mère à emmener notre père à l’hôpital a attrapé le virus à ce moment-là, mais il s’en est sorti sans gravité, après 5 jours de forte fièvre et 10 jours de fatigue intense. Notre mère a été mise en quarantaine dès l’entrée de notre père à l’hôpital. D’abord pendant 5 jours, puis 5 jours supplémentaires car les recommandations sanitaires s’étaient encore resserrées dans l’intervalle. Elle ne présentait aucun symptôme, à part un peu de toux, mais n’était pas éligible pour un test de dépistage, les tests étant réservés à ce moment-là aux seules personnes véritablement symptomatiques. Son mari était dans un état très grave et le seul contact que nous pouvions entretenir avec elle était par téléphone et par des sacs de commissions que nous lui laissions derrière la porte. Nous sommes quatre enfants et nous nous relayions au téléphone avec l’équipe soignante du CHUV deux fois par jour. Bien entendu, les visites étaient totalement interdites. Notre mère, abattue par la solitude subite et le choc de la situation, se laissait complètement aller, nous le sentions. Nous étions doublement inquiets : pour notre père bien sûr, mais aussi pour notre mère. En insistant auprès de son médecin traitant, nous avons pu obtenir qu’elle se fasse tester pendant sa quarantaine. À notre immense surprise et soulagement, le test était négatif. Nos parents avaient fêté récemment leurs 50 ans de mariage et passaient le plus clair de leur temps ensemble depuis leur retraite. Ma première réaction (après le soulagement) a été de douter de la fiabilité du test : comment une personne de 80 ans avait pu résister à la violence de ce virus, alors qu’elle l’avait intimement côtoyé pendant plusieurs jours (voire semaines) ? Le jour où ma mère a enfin pu sortir de quarantaine, le médecin m’a appelée pour m’annoncer qu’ils ne pouvaient plus rien faire pour notre père, qu’il était en train de partir. Nous étions invités à venir le voir une dernière fois, les médecins nous attendaient et préparaient notre venue.

Je préviens tout le monde et sors cueillir une ou deux fleurs au bord du lac. Un monsieur s’approche prudemment de moi et me dit : « Bonjour Madame, je suis photographe pour Le Matin et je recueille des témoignages de passants sur leur expérience du semi-confinement », je lui réponds gentiment : « Je suis désolée, mon père est en train de mourir. » Il s’excuse, l’air hébété. Plus loin un enfant crie : « Regarde, la dame elle vole des fleurs ! ». Trois malheureuses jonquilles (eh oui, les fleuristes sont fermés) que je vais devoir de toute façon laisser en salle d’attente, les fleurs ne sont pas admises aux soins intensifs. Le temps d’organiser la sortie de mon fils de la caserne militaire où il se trouvait pour son école de recrue, ma fille, mon autre frère et moi partons chercher ma mère et nous nous mettons en chemin pour le CHUV. Les autres nous rejoignent sur place. Il est environ 19h et le soleil est rougeoyant dans le ciel. Pas d’embrassades, pas de bises, se désinfecter les mains, garder nos distances. À notre arrivée au CHUV, l’agent de sécurité prévenu de notre arrivée nous accueille. Nous devons nous présenter un à un à la réception, nous désinfecter les mains pour recevoir un masque, denrée extrêmement rare à ce moment-là. Le CHUV est totalement désert, nous sommes la deuxième famille autorisée à entrer dans le bâtiment depuis le 16 mars. Un infirmier vient nous chercher et nous guide dans les méandres des couloirs. Notre père se trouve dans une nouvelle unité de soins intensifs, spécialement ouverte au bloc opératoire, car on se prépare pour de nombreuses admissions. Nous sommes 9 membres de la famille. Les médecins nous accueillent, très touchés par la situation. Ils nous expliquent que nous allons pouvoir faire nos adieux à notre père (mari et grand-père) par petits groupes de 2 ou 3. Puis 2 personnes pourront rester avec lui pendant que l’appareil respiratoire sera arrêté et la médication qui le tient encore en vie diminuée.  Après une longue attente (le protocole d’une telle visite doit être improvisé), nous sommes invités à passer aux soins intensifs : désinfection des mains, uniforme de soignants, charlotte sur la tête, surblouse, masque et gants en latex, nous sommes parés pour cette dernière visite. Une véritable scène de science-fiction. L’infirmière qui nous accompagne dans ce moment est absolument adorable, un ange. Nous ne voyons que ses yeux, mais ils sont remplis de compassion et d’humanité. Puis la porte de la chambre s’ouvre et nous le voyons sur son lit, avec un tube qui l’aide à respirer et des ordinateurs qui monitorent ses paramètres. Pas de « bip-bip » comme dans les films américains, il a l’air calme, bien calé dans son lit, et porte sur son visage le même petit air qu’on lui connaît. Nous passons à son chevet deux par deux. Mon fils, arrivé en uniforme militaire, pleure dans mes bras. Ma sœur et une de mes nièces ont souhaité rester à la salle d’attente, l’épreuve est trop dure pour elles. L’un de mes frères n’a pas pu venir, il est encore en quarantaine. Puis je reste avec ma mère, nous allons accompagner mon père dans ses derniers moments. Je lui tiens la main, avec mes gants en latex, mais c’est mieux que rien. L’infirmière nous demande si nous sommes prêtes, ça peut prendre plusieurs heures, cela dépendra de lui. Elle arrête peu à peu le respirateur artificiel, diminue la médication qui tient son cœur en vie et augmente la morphine pour lui épargner les douleurs. Sa respiration est faible et les battements de son cœur diminuent précipitamment. L’infirmière est surprise. Puis vient le dernier battement de cœur et son dernier souffle : il est parti. L’infirmière a les larmes aux yeux. Je lui explique que mon père était un homme qui ne perdait pas son temps ; quand il en avait assez, il se levait prenait sa canne et s’en allait. C’est ainsi qu’il est parti, en à peine 20 minutes.

Ma mère et moi sommes sorties du CHUV peu avant 1h du matin. À mon bras gauche, je tiens ma mère qui marche difficilement, à mon bras droit, un grand sac hermétiquement fermé avec tous les effets personnels contaminés de mon père, y compris sa canne. J’ai reçu des instructions pour désinfecter le tout. On ne sait pas exactement combien de temps le virus survit, tout devra être lavé à 90°C. Mes parents habitent à 10 minutes à pied du CHUV. En arrivant, je pose le sac dans la baignoire et ferme la porte de la salle de bains. Je cuisine un en-cas car nous n’avons rien mangé depuis midi. Puis j’appelle un taxi pour emmener ma mère chez moi, pas question de la laisser seule. Le chauffeur de taxi a l’air ravi, 50km aller-retour, c’est une bonne soirée.

Ma mère est restée une semaine avec nous, puis elle est retournée chez elle et nous nous sommes relayés chaque jour pour lui apporter notre présence et notre soutien. J’ai pris les transports publics et traversé Lausanne désertée plusieurs fois pendant cette période. Depuis, elle a été testée une nouvelle fois et n’a toujours aucune trace de virus ni d’anticorps. J’ai regardé le Covid-19 dans les yeux lorsque j’étais au chevet de mon père. J’ai vécu pour la première fois la mort d’un être cher. Cette expérience m’a donné beaucoup de force, je n’ai plus peur du virus. Je sais simplement qu’il est extrêmement violent pour les personnes fragiles, mais en épargne d’autres sans motif compréhensible. Mon père était un homme courageux et engagé pour sa communauté. Médecin généraliste dans une petite ville du Chablais, il était de cette génération de médecins qui œuvraient par vocation, se levant la nuit pour aller voir des malades, faisant des constats de décès le dimanche quand untel avait fait une overdose ou un autre s’était jeté sous le train. Des amis d’enfance m’ont témoigné la place centrale qu’il avait tenue dans leur vie depuis leur tendre enfance en tant que médecin de famille. Ce courage et son humanité, il me les a remis avec son dernier soupir. Il a été soufflé par le Covid-19 mais il nous a laissé un legs fondamental : sa pratique d’une médecine humaine, une médecine de la relation aux gens. La science et la médecine semblent désemparées face à la pandémie du Covid-19, mais je suis convaincue aujourd’hui que l’amour et la chaleur humaine peuvent sauver des vies, là où le virus en prend d’autres. Je pense que ma mère serait morte à son tour de solitude et de chagrin après la mort de son mari, si nous avions dû la laisser seule dans le respect des règles de distanciation sociale, et c’est je pense avant tout notre conscience que nous devons interroger dans un moment aussi délicat.

Dominique Mermoud Smith, étudiante en sciences sociales