L’expérience au présent (2/2). Les murmures de la vie

Il s’agit d’un texte en deux parties. La première partie est disponible ici.

Pour me garder de la fuite, face aux impensables dissimulés sous les chiffres des statistiques, et ainsi me confronter véritablement à la vie au présent, je relis L’invention du quotidien de Michel de Certeau qui – c’est forcé avec un titre pareil – doit bien avoir quelques éléments de réponse à ma nouvelle question : comment diable créer de nouvelles pensées et, ainsi, de nouvelles manières de faire, au milieu des nouveaux ordres à respecter et de l’errance de tous ces spectres ? Mise en exergue de la première page, cette citation tirée de la page 286 du livre résonne particulièrement bien, ai-je découvert, avec ce que je pensais des solutions de grande ampleur très présentes dans ce qui m’avait été donné à lire depuis le début de la pandémie : « Seule la fin d’un temps permet d’énoncer ce qui l’a fait vivre, comme s’il lui fallait mourir pour devenir un livre ». Cependant, il ne faudrait pas lire cette mise en exergue comme un découragement. Comme le souligne Luce Giard dans son introduction générale, l’avantage de Michel de Certeau, c’est son optimisme qui aide à penser et à revenir aux « pratiques quotidiennes qui produisent sans capitaliser »[1]. Pour suivre cet encouragement, il s’agit alors de prendre au sérieux « l’homme ordinaire » et sa description : « ce héros anonyme vient de très loin, nous indique-t-il. C’est le murmure des sociétés. De tout temps, il prévient les textes. Il ne les attend même pas. Il s’en moque »[2].

Depuis le début de la crise, les héros de la pandémie, ce sont celles et ceux qui sont au front : le personnel soignant qu’on applaudit aux fenêtres le soir, les recrues sanitaires mobilisées pour les aider, parce que, de leur côté, les malades et les morts, ne sont pas des chiffres, mais des corps qui les débordent. Puis, ce sont toutes celles et ceux qui sont exclus de la communauté imposée des restés chez soi, qui sont supposés continuer aussi, mais là-dehors, où la menace gronde. Ce sont donc vers ces héros-ci que se dirigent mes premières pensées à la lecture de cette indication de Michel de Certeau. Pourtant, à y penser plus fort, je me dis que ce ne sont pas des héros ordinaires mais bien des héros extraordinaires. Les héros ordinaires seraient donc à chercher ailleurs, du côté de celles et ceux qui doivent continuer en restant chez soi, dont le cadre des nouvelles règles s’est rétréci aux murs de leurs maisons, de leurs appartements, de leurs studios, qui peuvent s’étendre à l’extérieur, mais uniquement pour des raisons vitales et à la condition des respecter les distances de sécurité. En des termes foucaldiens, nous avons affaire à un nouveau dispositif d’ordre disciplinaire extrêmement stricte qui quadrille les humains pour mieux contrôler la maladie mais aussi, inévitablement, pour mieux les contrôler.

De manière significative, ce pan de l’organisation technologique des institutions, dont le Surveiller et punir de Michel Foucault tient lieu de figure de proue en sciences humaines et sociales, constitue le pendant inverse de la démarche de Michel de Certeau qui, tout en prenant acte du pouvoir de la première, va tenter de dénicher les « procédures » et « ruses » ordinaires se situant à la limite d’« une anti-discipline » : « il ne s’agit plus de préciser comment la violence de l’ordre se mue en technologie disciplinaire, mais d’exhumer les formes subreptices que prend la créativité dispersée, tactique et bricoleuse des groupes et des individus pris désormais dans les filets de la “surveillance” »[3]. Suivant ces pôles qui opposent « deux logiques de l’action »[4], il s’agit alors de détacher son regard des « stratégies » politiciennes pour le poser délicatement sur ces « tactiques » qui signent les « réussites du “faible” contre le “fort” (les puissants, la maladie, la violence des choses ou d’un ordre, etc.) » et qui montrent « à quel point l’intelligence est indissociable des combats et des plaisirs quotidiens qu’elle articule, alors que les stratégies cachent sous des calculs objectifs leur rapport avec le pouvoir qui les soutient »[5]. Pour reprendre métaphoriquement sa description générale de « l’homme ordinaire » : la stratégie, c’est la clameur des consignes répétées inlassablement par le gouvernement, tandis que la tactique, c’est « le murmure des sociétés ».

Ouvrir ses oreilles pour se faire à même d’entendre ce murmure, voici l’indice laissé par Michel de Certeau pour continuer face aux injonctions disciplinaires et, ainsi, s’ouvrir en tant que chercheuse aux « arts de faire » quotidiens. J’ai donc suivi cet indice et, en imitant mes deux chats, ces experts inégalables de la vie au présent, mais aussi du confinement, j’ai tendu l’oreille sur ma rue pour partir à l’écoute de nouveaux sons qui auraient pris la place du brouhaha des enfants à la sortie de l’école et des cloches de l’Église d’à-côté. À mon grand bonheur, des murmures, il y en avait. Ces murmures ce sont ceux qui ont émanés des voix de deux voisins de la maison d’en face qui se sont installés sur la rue, au lendemain de l’annonce du semi-confinement par le Conseil fédéral. Au soleil, bière à la main, ils ont pris possession de la rue, sur un petit banc sorti pour l’occasion. Très vite, ces deux voisins ont été rejoints par d’autres de la même maison. Ils ont amené leurs chaises pliables ou des tabourets ; l’un d’eux a apporté son parasol.

En cercle, en nombre et à distance respectables, sur cette rue plutôt étroite et pentue, ils se sont munis eux aussi de verres ou de bouteilles d’eau et se sont assis là, créant ainsi un petit bistrot de fortune. Chaque matin, autour des onze heures, l’homme au banc, le taulier comme j’aime à l’appeler, se tient fidèle à son poste. Le nombre de la clientèle de ce bistrot de quartier peut varier d’un jour à l’autre mais lui, il est toujours présent quand le bistrot est ouvert. Parfois, il reste seul un long moment. L’autre jour, j’ai vu la factrice lui livrer son courrier directement sur son banc. Il a ouvert ses lettres, lu son journal, siroté sa bière jusqu’en début d’après-midi. Certains jours, il attend avec un pack de bières à distribuer aux quelques passants qui s’aventurent hors de chez eux et à celles et ceux qui s’arrêteront pour trinquer avec lui. D’autres jours, lorsqu’il fait plus chaud, de petites réunions de voisinage se tiennent en fin de journées pour profiter des derniers rayons du soleil avant de retourner s’enfermer. La petite vieille qui loge au rez-de-chaussée, prudente, assiste aux échanges depuis sa fenêtre ouverte. Je ne la connais pas, mais je l’aime bien, elle a déposé des fleurs sur le rebord de sa fenêtre et les laisse là, même lorsqu’elle ferme ses volets, en laissant tout juste ce qu’il faut pour que les fleurs puissent continuer de contribuer au décor du bistrot. Lorsqu’il est déserté, le mobilier est rangé soigneusement contre la façade du mur de la maison en attendant que le taulier sorte à nouveau de sa tanière.

Voici que les morts qui chahutaient mes pensées sont discrètement écartées par cette nouvelle forme de vie qui se déroule juste sous mes yeux. Le murmure de mes voisins vient ainsi donner un nouveau rythme à mes journées et me fait même sourire parfois devant ces petits génies d’inventivité. Le manque de la vie de mon restaurant se trouve ensoleillé par la mise en place ingénieuse de ce bistrot sur ma rue qui, mine de rien, contribue à m’aider à rassembler mes ressources pour continuer. Sous l’oppression de la nouvelle discipline, il y a donc toujours moyen d’agir tactiquement. Peut-être est-ce trivial, mais cela constitue la preuve que la trivialité est profondément rassurante. Bijou d’ironie, le poste de police de ma ville se situe quelques mètres plus bas, à deux pas de cet usage alternatif de la rue, cette rue qui, vraisemblablement en temps normal, n’aurait jamais servi de cette manière. Dès lors, il existe bel et bien un entre-deux vivant au centre des deux extrêmes opposant le pôle de l’obéissance radicale et celui de la « délinquance sociale ». Je lis Michel de Certeau à ce propos, il distingue cette délinquance, qui serait celle d’une société qui « n’offre plus d’issues symboliques et d’expectations d’espaces à des sujets ou à des groupes, là où il n’y a plus d’autre alternative que le rangement disciplinaire et la dérive illégale »[6], d’une autre, qui me semble bien convenir aux créateurs du bistrot sur ma rue, qu’il qualifie de « délinquance en réserve, maintenue, elle-même déplacée pourtant et compatible […] avec un ordre fermement établi mais assez souple pour laisser proliférer cette mobilité contestatrice, irrespectueuse des lieux, tour à tour joueuse et menaçante, qui s’étend des formes microbiennes de la narration quotidienne jusqu’aux manifestations carnavalesques d’antan »[7].

Afin de pouvoir appréhender cet entre-deux vivant, il me paraît fondamental de rester sensibles à ces trivialités non capitalisables – parce qu’elles s’inscrivent dans les marges des systèmes officiels – qui sont le propre des femmes et des hommes du présent dont on a finalement peu l’habitude de rendre compte en sciences humaines et sociales. En effet, si l’on y songe, la sociologie s’est bâtie, dans ses courants les plus classiques du moins, en se focalisant sur un homme du passé, « l’homme d’hier » disait Émile Durkheim dans cette citation reprise par Pierre Bourdieu dans son Sens pratique : « En chacun de nous, suivant des proportions variables, il y a de l’homme d’hier ; c’est même l’homme d’hier qui, par la force des choses, est prédominant en nous, puisque le présent n’est que bien peu de chose comparé à ce long passé au cours duquel nous nous sommes formés et d’où nous résultons »[8]. D’un autre côté, comme pour faire le poids dans la balance des sciences sociales, on s’est penché sur la description du présent, mais pour mieux définir l’homme de demain, celui du temps créateur de la démocratie dont j’ai parlé dans la première partie de ce texte. Bien que j’y étais déjà ouverte auparavant, les événements actuels et le repli chez soi, sinon sur soi, qu’ils imposent, me dirigent vers cette pensée selon laquelle ce sont bien les femmes et les hommes du présent qui manquent le plus au tableau des descriptions sociologiques ; ce sont elles, ce sont eux, pourtant, qui font la vie et nous permettent de la penser. Même si, comme le disait Michel de Certeau, ils « se moquent » sûrement bien des textes, ce sont eux qui, modestement, sur la rue, lèvent leur verre, en murmurant « santé ! » à cette vie préservée pour aujourd’hui.   

Marine Kneubühler, Sociophénoménologue, Université de Lausanne


[1] Giard, L., « Introduction générale », dans L’invention du quotidien, t. 1. arts de faire, M. de Certeau, Paris, Éditions Gallimard, coll. Folio essais, 1990, p. XLVIII.

[2] de Certeau, M., L’invention du quotidien, op. cit., p. 11.

[3] Giard, L., « Introduction générale », dans L’invention du quotidien, op. cit., p. XL.

[4] Ibid., p. XLVIII.

[5] Ibid., p. XLVII.

[6] de Certeau, M., L’invention du quotidien, op. cit., p. 190.

[7] Ibid., p. 190-191.

[8] Durkheim, É., L’évolution pédagogique en France, Paris, Alcan, 1938, p.16, cité dans Bourdieu, P., Le sens pratique, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. Le sens commun, 1980, p. 94n6.